L'espace de la mémoire
L'espace de la mémoire
L'espace de la mémoire
Il peut sembler inutile, voire ridicule ou dangereux, de vouloir expliquer les toiles d'un peintre que l'on peut appréhender en feuilletant un catalogue illustré, d'imposer au lecteur de longs soliloques, jeu littéraire gratuit, qui dévoilent bien plus la personnalité de l'auteur que celle de l'artiste, de contraindre le spectateur à une lecture de l’œuvre que celui-ci acceptera sans doute aveuglément, même si elle va à l'encontre de sa propre sensibilité, car émanant de l'autorité suprême en ce domaine: le critique.
Dès lors pour aborder l’œuvre d'Agnes Maes, la voie de l’humilité se révèle la seule adéquate. L’effacement complet face à la personnalité de l’artiste, exercice pénible et même frustrant, a du moins le mérite de constituer une approche plus objective de la démarche artistique et des buts poursuivis par l’artiste au cours de son travail.
Si le peintre a insufflé les thèmes qui lui sont propres, traduit ses acquis et ses angoisses, amalgamé conscience et intuition, construction lucide et geste instinctif en une création originale, l’amateur, lorsqu'iI passe en revue le produit de quelque quinze années de création, qu'il focalise son attention sur les séries composées au cours des six dernières années, perçoit dans sa multiplicité d'expressions, la recréation d'un univers auquel chacun de nous participe et dans lequel, au travers du prisme faillible de notre mémoire, nous percevons de très vieux souvenirs qui nous sont communs. Mais au-delà de cette reconnaissance subsiste une zone d'ombre qu'il est vain d'essayer de sonder car c'est là que se situe cette chose impalpable et indéfinissable qui confère à l’œuvre tout son rayonnement. C'est là également dans cette contrée indéfinie que se situe, ce phénomène qui porte le vocable trop galvaudé de génie.
Dans le cas d'Agnes Maes, les références biographiques n'influent pas directement sur sa création. Seul son attachement au terroir et à la région de Deinze la situe dans la lignée qui, de Van Eyck à Permeke, des primitifs aux expressionnistes, est fascinée par la texture et la matière, éprise de perfection technique.
Le cheminement artistique est plus complexe, mais aussi plus révélateur.
Agnes Maes a rapidement échappé à l’emprise de Roger Raveel dont elle suivait l’enseignement à l’Académie des Beaux-Arts de Deinze. Après une première période marquée par la découverte du Pop Art, elle s'oriente vers une abstraction nourrie par les productions de mouvements tels les nouveaux fauves et la transavantgarde. Au cours de ses perégrinations de musées en galeries, elle découvre, entre autres, les compositions de Baselitz, de Penck ou de Paladino et acquiert une profonde connaissance des mutations de L’art contemporain. Sur cette trame ténue, Agnes Maes élabore ses propres peintures, enrichies par ce contact mais nullement dépendantes de ces œuvres conçues par des maîtres avec lesquels elle se sent des affinités.
L’anthroposophie du philosophe allemand Rudolf Steiner confère à son art une dimension supplémentaire. Elle y puise la figure de l’homme présent dans un univers fait à sa mesure mais aussi une symbolique des couleurs propre aux mouvements ésotériques qui sous-tendent la naissance de l’art moderne.
Quelques constantes se retrouvent au travers de toiles telles "Ecce Homo" datant de 1986. C'est sur cette œuvre qu'apparaît pour la première fois une phrase en latin dépourvue de toute connotation religieuse malgré l’évidente référence aux évangiles. Si l’emploi de cette langue morte tend à l’universalité, à l’intemporalité, l’application de banales Iettres autocollantes renvoie au quotidien et laisse supposer qu'un spectateur visionnaire, inspiré par la composition et l’harmonie des couleurs, a simplement appliqué le titre à même la surface peinte.
C'est également à la même époque qu'Agnes Maes s'impose des normes de composition, preuves évidentes de la pérénnité de l’homme dans son univers. Les verticales et les horizontales, qu'unissent diagonales ou courbes, inscrivent l’œuvre dans un champs réduit aux dimensions du châssis symbolisant ainsi les limites de la perception humaine.
C'est sur celles-ci que sont bâties une série d'hymnes à la vie aux couleurs vibrantes ou parfois la feuille d'or brille de sa pure lumière. "Die Anse" (1987) dont le titre naît du chec musical entre deux langues fait partie de cet ensemble qui se clôt tout naturellement avec "Caput Mortuum" qui fait référence tant au ton mêlant rouille et sang séché qu'à la menace ou la promesse enclose dans ces deux mots latins.
A ce groupe se rattache également une toile de 1987 ou domine la violence d'un jaune chaud. "Esse", seule œuvre de l’artiste qui appelle un cadre, est à la fois pour elle un "talisman" et une icône laïque, profession d'une foi vive qui sous-tend et soutient toute sa production. Par son thème bien plus que par ses couleurs, elle est le point de départ d'autres séries qui se développent à partir de cette année.
Ses recherches sur la structure qui la poussent dans ses dessins à démonter des boîtes en carton pour mieux en appréhender la forme, la mènent à s'interroger dans un ensemble de toiles portant le titre de "Compositio" ainsi que dans des polyptyques tel "Tangere" sur les frontières internes de son espace pictural y indiquant désormais les dimensions précises du châssis.
Cette quête rigoureuse aboutit á une réduction volontaire de sa palette. Désormais, elle inscrit les symboles de son univers sur de larges surfaces monochromes qu'elle dote d'une profondeur tactile, d'une densité au moyen de plusieurs couches de couleurs superposées. La lettre, autre héritage humain, reste également omniprésente. Elle est parfois peinte dans des tons clinquants comme dans "195 Compositio 145" de 1987 dont le rouge contraste violemment avec la douceur des jaunes pâles et des blancs.
Le mot ou la phrase, explication et plus tard référence littéraire, n'est pas comme chez Magritte utilisé pour induire en erreur le voyeur avide de comprendre. Son évidence cependant tout comme les faux jeux de miroir qui existent dans certains diptyques comme "Compositio 7 / Compositio 3" nous apprennent que nous sommes, tout comme l’artiste, à la merci de notre propre aveuglement, déforcés par nos certitudes.
Cette quête de l’humain, de ses mystères, au travers du microcosme de son œuvre, contraint Agnes Maes à en explorer toutes les manifestations. Ainsi s'interroge-t'elle sur l’essence de l’être mais aussi, suite à la lecture de Proust, sur les aléas de la mémoire, sur ses méandres et sur le fonctionnement de ce fragile instrument. Une série de triptyques dont le panneau central présente des organes de perception (yeux, oreilles) cernés par deux plages monochromes et délimitées servent d'introduction aux jeux sur la réminiscence qu'illustrent les séries consacrées à Gaudí (1991) et à Sénanque (1990).
Un vers de Pétrarque, solo e pensoso..., sert d'introït à une évocation d'un des hauts lieux de l’humanisme, cette abbaye de Sénanque qu'Agnes Maes imaginera, puis ira voir pour ensuite en confronter le souvenir aux toiles déjà achevées. Cette expérience décantée sera le support de nouveIles recherches.
Semblable démarche se retrouve dans une seconde série consacrée à Sénanque ou dans celle inspirée par Gaudí. Une phrase latine: obedit umbra soli ou sa connaissance de l’architecture du maître catalan lui servent de formule incantatoire pour mieux pénétrer ces diverses contrées qu'elle prospecte à l’infini. Chercheuse obstinée, elle remet perpétuellement en question son œuvre pourtant arrivée à maturité afin de traquer la présence de l’homme au plus profond de sa mémoire ou plus exactement de notre mémoire collective.
La fascination qu'exercent les toiles d'Agnes Maes sur tant d'individus différents tient tout autant à la perfection de sa technique, à la subtilité de ses recherches chromatiques, à la profonde connivence qu'elle entretient avec la matière picturale, au fait qu'elle demeure un peintre dont l’atelier, encombré de brosses et de pinceaux, embaume l’huile qui sèche, qu'à la portée philosophique de sa production. Ces qualités, certes importantes, ne suffisent cependant pas à expliquer, si tant faire se peut, le plaisir et même l’apaisement que l’on éprouve en contemplant ses œuvres.
Agnes Maes nous concède la grâce de nous laisser entrevoir cet Eden intérieur que nous avons perdu et dont elle a retrouvé la voie au bout de son pinceau.